Près de deux emplois sur dix sont considérés comme « peu qualifiés ». Derrière cette catégorie statistique, une transformation profonde est à l’œuvre : ces métiers se transforment et se déplacent, parfois au sein d’un même secteur. Dans l’industrie, ils se concentrent davantage sur les fonctions de logistique et de services, tandis que dans le commerce, ils reculent légèrement sous l’effet du e-commerce. À partir d’une étude récente du Céreq, cet article analyse ces recompositions et ce qu’elles révèlent des évolutions du travail aujourd’hui.
De l’industrie d’hier aux services d’aujourd’hui : que deviennent les emplois « peu qualifiés » ?
Des métiers du quotidien, essentiels mais souvent invisibilisés
Au coin de ma rue, une maison a disparu pour laisser place à un nouveau bâtiment.
Depuis des mois, des professionnels — qualifiés de « peu qualifiés » — rythment notre quotidien.
Un simple bonjour, un regard échangé… À chaque rencontre, je mesure combien leur présence est précieuse.
Je pense à l’aide à domicile de ma voisine : faire les courses, sortir au parc, prendre soin d’elle, veiller sur sa demeure.
Ils ralentissent parfois notre trajet lorsque nos sorties coïncident, mais leur présence est essentielle pour que nos rues restent propres.
Ces visages, ces gestes, et bien d’autres encore… je les croise, et vous les croisez aussi, chaque jour.
On les retrouve également dans les chiffres de l’emploi et de la formation.
Contrairement à des idées largement médiatisées, les métiers dits « peu qualifiés » ne disparaissent pas : ils restent au cœur du fonctionnement économique et social, tout en se transformant. Une étude récente du Céreq (« Les emplois peu qualifiés sont toujours là : actualité nouvelle d’un vieux débat », Bref du Céreq, octobre 2025) le confirme. Ils représentent près de 17 % de l’emploi total en 2023. Cette catégorie regroupe des activités indispensables, allant de l’aide à la personne au nettoyage, en passant par la logistique, la maintenance, le commerce ou encore la sécurité.
Une recomposition silencieuse des emplois peu qualifiés
L’étude du Céreq montre que ces métiers ne s’exercent plus majoritairement dans l’industrie comme auparavant, mais qu’ils se redéploient vers les services, l’artisanat et certaines activités périphériques.
- L’industrie s’est réorganisée : entre automatisation et délocalisation, certains emplois « peu qualifiés » ont reculé dans la production, mais se sont redéployés vers des activités de services (nettoyage, maintenance, tri), souvent en lien avec l’activité industrielle.
- L’emploi peu qualifié s’est intensifié dans la logistique et les travaux publics : la part des manutentionnaires a été divisée par deux entre 2004 et 2017, tandis que celle des ouvriers de la logistique et du transport a doublé.
- Le commerce est en mutation : la montée des ventes en ligne et le déclin des commerces de centre-ville ont entraîné un léger recul de ces emplois pour la génération 2017.
- Une reconnaissance émergente apparaît : les agents de sécurité, par exemple, sont sortis de la catégorie « peu qualifiée » grâce à une reconnaissance des compétences requises.
Le portrait des professionnels dits « peu qualifiés » se dessine ainsi : une forte présence féminine, des situations de précarité accentuées (contrats courts, bas salaires, faible accès à la formation) et, de plus en plus, des jeunes diplômés exposés au déclassement.
Ces métiers exigent des compétences réelles : autonomie, polyvalence, précision. Des compétences peu visibles, difficilement substituables et faiblement reconnues socialement et dans les grilles de rémunération.
Reconnaître les compétences et penser des réponses collectives
La responsabilité individuelle est de plus en plus mise en avant dans les parcours professionnels.
Les travailleurs, notamment « peu qualifiés » sont souvent invités à devenir les « entrepreneurs de leur propre trajectoire professionnelle ».
Mais cette logique atteint ses limites face aux réalités structurelles du marché du travail.
La question de la montée en compétences et de la sécurisation des parcours professionnels ne peut être dissociée d’une approche collective. Elle suppose plusieurs leviers :
- L’accès à la formation professionnelle ;
- La levée des freins à la mobilité, au logement et à la garde d’enfants ;
- Des pratiques managériales valorisant les « compétences invisibles » ;
- L’engagement des entreprises et le portage institutionnel des politiques publiques.
Souvent relégués au second plan, ces professionnels « peu qualifiés » occupent une place essentielle dans le fonctionnement de la société. Leur rôle s’est révélé central lors de la crise sanitaire liée à la COVID-19, durant laquelle ils ont assuré la continuité des activités indispensables. Valoriser ces métiers revient ainsi à interroger ce qui, concrètement, fait tenir l’organisation sociale et économique. Une question qui dépasse largement les catégories statistiques de l’emploi.
Pour aller plus loin :
Cadet Jean-Paul, Robert Alexie, Vero Josiane, « Les emplois peu qualifiés sont toujours là : actualité nouvelle d’un vieux débat », Bref du Céreq, Octobre 2025.